Il avait écrit un conte auto édité qui parlait à la première personne d’un missile programmé par de mystérieux hommes en uniforme pour « apporter la paix » et mettre fin à la guerre. Le missile se voit approcher d’une maison, de ses habitants, de leurs enfants aux yeux effrayés, et des doudous de ces derniers à qui les enfants ferment les yeux avant la terreur. Le missile voudrait rassurer la famille. Il est convaincu que tôt ou tard, les hommes en uniforme arrêteront sa course, que tout cela n’était qu’un test non? Mais personne n’arrête sa course, et le missile se demande pourquoi. 

Ce conte en dit long sur son auteur. Il s’appelait Antonio Megalizzi, il était journaliste, il avait 29 ans, le même âge que son assassin, que celui qui a stoppé la sienne, de course. 

Car Antonio courait, avec l’enthousiasme de son âge, vers un futur radieux. Il était un journaliste talentueux, ceux qui l’ont connu parlent de son énergie débordante, de sa douceur, de son ironie, de l’amour pour son métier. 

Lui et ses copains participaient à une initiative géniale: Europhonica, un programme radio en plusieurs langues retransmis depuis Strasbourg, le coeur des institutions européennes. Europhonica racontait l’Europe aux jeunes, elle y dévoilait ses protagonistes, ses mécanismes, ses lois et ses fonctionnements complexes avec un langage frais et accessible . Antonio était une des voix les plus brillantes de ce projet international. Le jeune journaliste était arrivé à Strasbourg pour suivre la plénière du Parlement Européen. Il y était avec ses collègues, tous jeunes, tous de nationalités différentes: italiens, français, polonais… Une jeunesse hétéroclite, représentant avec son style de vie et ses parcours professionnels cette Europe gagnante du programme Erasmus, ces générations qui voient dans l’ouverture la promesse d’un meilleur futur, ces étudiants qui multiplient les masters internationaux pour mieux décoder et mieux comprendre ce monde sans frontières, complexe mais riche d’opportunités. 

Antonio était le fils prodige et chéri de cette Europe. 

Et puis il y avait Cherif Chekatt. Cherif, lui aussi il avait sa vie devant lui, mais sa vie aurait probablement été un écho destiné à répéter les gestes d’un  passé déjà bien lourd. Des dizaines de petits délits sur le dos, des dizaines de procès, des dizaines d’interpellations. Et encore des centaines de regards de juges sévères, des voix monocordes d’avocats commis d’office lasses de défendre ces petits criminels, des cellules sordides, des petits deals, des barres d’HLM grises: Cherif petit caïd de cette jeunesse en perdition si bien décrite par Thierry Illouz dans son livre « Même les monstres ». Cherif, qui, comme des milliers des jeunes en Europe, a fini par trouver le sens de son existence dans une doctrine fanatique qui a germée ailleurs mais qui a si bien mûrie dans la frustration des exclus de l’Europe, pour ceux qui ne comptent pas, ceux qui se sentent enfin hommes lorsque le casier judiciaire n’est plus vierge, ceux qui n’existent que par le mal.  

Strasbourg est le coeur des institutions européennes, et en même temps, depuis presque deux décennies, il est le foyer d’une filière jihadiste forte et bien organisée. Beaucoup de jeunes internés dans le centre de déradicalisation de Chinon, grand échec de la lutte au jihadisme en France,  venaient d’Alsace. Un des terroristes du Bataclan venait de Wissembourg, à quelques kilomètres de Strasbourg. De Strasbourg venait aussi le jeune d’origine tchétchène auteur de l’attentat meurtrier dans le quartier de l’Opéra à Paris, en mai dernier. Entre 2013 et 2016, beaucoup de jeunes starsbourgeois sont partis faire leur jihad en Syrie. 

Les frontières proches de l’Allemagne et de la Suisse, en font une plaque tournant du trafic de drogue, alimentée par les « go-fast » nocturnes entre pays. 

Ça, c’était le monde de Cherif, à des années lumières de celui d’Antonio. Si l’absence de frontières pour Antonio était un symbole d’ouverture, d’échange et de dialogue avec les autres nations, pour Cherif l’absence de douanes était une aubaine pour le bon déroulement du trafic de stupéfiants. 

Cherif était l’Europe des ghettos, des Molenbeek, des Mirail toulousains, des banlieues « hot » de Londres, de Manchester ou de Göteborg. 

Cherif était l’enfant maudit de l’Europe. 

Personne ne l’excuse, personne ne pardonne l’horreur, la terreur et la douleur immense que son geste absurde et atroce a provoqué, mais on devrait longuement s’interroger pourquoi, un jour d’hiver, Cherif et Antonio, tous les deux nés et élevés dans des nations européennes, se sont retrouvés face à face, l’un pour tuer l’autre, comme Caïn et Abel, sous l’oeil effrayé, perdu et impuissant de l’Europe. 

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