On l’appelait Prince Jerry. Il venait du Nigéria, il était grand, costaud, il avait un sourire rayonnant et contagieux, une maitrise en chimie comme bagage et des rêves de réussite dans la tête. Dans les photos, il regarde confiant l’objectif et vers le futur. 

Le futur de Prince Jerry s’est éteint tout d’un coup, ainsi que son sourire. Le grand garçon s’est suicidé, dans une ville du Piémont, pendant une de ces journées sans soleil si fréquentes dans le nord de l’Italie. Le gouvernement italien venait d’approuver une loi qui effaçait brusquement le statut intermédiaire de réfugié qui permettait aux migrants en attente du droit d’asile de rester sur le territoire et de bénéficier d’aides et de cours de formation. Jerry se serait donc retrouvé dans la clandestinité, sa maitrise en chimie n’avait plus aucune valeur. Il ne voulait pas vivre comme un clandestin, il n’a pas pu supporter cette énième épreuve et a préféré mettre fin à ses jours. 

Ce Petit Prince africain a atterri sur une planète trop hostile pour lui, sa « rose » de son futur, il l’a défendue comme il a pu, mais le serpent de la méfiance et du racisme latent qui s’empare de l’Italie en ce moment, a eu raison de lui. 

Beaucoup de migrants qui décident au péril de leur vie d’affronter la Méditerranée sur de bateaux de fortune, veulent prouver à cette Europe, réservoir de leurs espoirs, qu’ils la méritent. 

C’est aussi comme ça qu’un petit garçon est monté sur une embarcation en Libye en gardant précieusement son élogieux bulletin scolaire cousu dans la poche de sa veste. 

Ce bulletin a été retrouvé par le médecin légiste italien, Cristina Cattaneo, qui s’est occupé de déshabiller le corps du jeune garçon retrouvé noyé. Ce petit de quatorze ans à peine, voulait démontrer à l’Europe qu’il méritait d’être ici, qu’il assurait, qu’il avait tout fait pour être bon à l’école et être ainsi digne de rester parmi les Européens. Ce garçon n’avait pas su comprendre que c’étaient plutôt aux Européens à être dignes de lui. 

La tragédie des migrants, se passe sous le nez de nos gouvernements, la Méditerranée est devenue un cimetière géant, sans que les institutions soient réellement interpelées, sans qu’elles mettent en place des politiques efficaces pour que cela s’arrête. Au contraire, on assiste a une instrumentalisation sur « la question des migrants », devenue l’étendard de luttes politiques entre gauches et droites européennes: le Mouvement Cinq Etoiles italien accuse la France de brider le développement des états africains par le biais du franc colonial, une accusation qui vise tout simplement à affaiblir Macron en vue des Européennes et qui n’a absolument pas pour ambition d’aider l’Afrique de quelconque manière. Les Etats européens, notamment ceux de l’axe de Visegrad (groupe informel réunissant quatre pays d’Europe centrale : la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie), ferment leur portes et leurs ports. 

Une actrice italienne, Carla Bianchi, parisienne d’adoption, a écrit un spectacle sur ce phénomène qui depuis des décennies, nous interpelle. « Migrando » est actuellement en programmation au Théâtre Montmartre Galabru à Paris.

Avec tact, délicatesse et une excellente dose d’humour, Carla nous invite à la réflexion sur « la question des migrants », LA question qui fait débattre, qui émeut, qui met les nerfs à vif, qui suscite les peurs, la méfiance, les « nous » et les « eux », mais aussi, parfois, l’empathie, la solidarité, le partage.  

« Ce qui a toujours été présenté comme un problème pourrait-t-elle être aujourd’hui la solution ? » C’est la question que Carla se pose, en imaginant un conseil municipal où les villageois ont 1h pour décider s’ils vont accueillir un groupe de migrants ou s’ils le refuseront.

Dans ce contexte, Maria Pistacchio, est l’espiègle et passionnée directrice du projet Migrando : « Accueille un migrant, réanime un village ». 

Carla Bianchi s’inspire de faits réels, et en particulier de ce qui s’est passé à Riace, la commune calabraise où le maire, Mimmo Lucano, a mis en place une extraordinaire politique d’accueil en donnant aux migrants les maisons abandonnées du bourg et en entamant un efficace processus d’intégration par des formations professionnelles et par l’apprentissage de l’italien fourni par des bénévoles et des associations. Au lieu d’être encensé, le maire a été arrêté par les forces de l’ordre et éloigné de son village. Les migrants ont du partir aussi, Riace est redevenue une bourgade désolée. 

 

L’histoire de Riace est un éloquent prétexte pour aborder de façon très touchante et loin des stéréotypes la thématique des migrants, Carla nous met en face de la réalité et parfois, de nos craintes, incarnées ici par le personnage de Madame Martinez, elle-même issue d’une famille d’anciens migrants. L’actrice virevolte sur scène, elle anime ses multiples personnages comme un Pirandello qui tient à éclairer les contradictions de notre société. Elle nous apprend aussi beaucoup de choses, qui permettent de mieux comprendre le phénomène et ses absurdités. 

Elle nous interroge par exemple sur la question des visas. 

« L’argent peut circuler, surtout vers Panama et les îles Caymans, mon smartphone peut circuler plus facilement que l’enfant qui l’a fabriqué, le seul truc qui ne peut pas circuler c’est les êtres humains, enfin ça dépend d’où tu es né. Le japonais peut aller dans 190 pays sans visa, le français 188, le russe 98, le chinois 44, le palestinien ? 5 ».

Les chiffres sont précis et jettent une lumière de vérité sur l’alarmisme politique. « Au Liban ils accueillent 1 million de réfugiés alors qu’ils ne sont que 4 millions d’habitants. C’et un quart de leur population, c’est comme si la France avait du accueillir 17 millions de réfugiés, alors que c’est loin d’être le cas » raconte Carla. 

Au fur et à mesure, elle nous entraine dans  son enquête, elle nous informe en même temps qu’elle nous amuse, elle suscite des sourires en même temps qu’elle dénonce. Elle danse sur les pointes d’un humour jamais déplacé, comme a su le faire Roberto Benigni dans « La vie est belle », en traitant d’un sujet douloureux avec tendresse et humanité. 

Sur les montagnes entre la France et l’Italie, le dégèle à commencé prématurément -réchauffement climatique oblige – et on y découvre des cadavres des africains qui ont essayé de traverser les vallées enneigées pour venir en France. 

L’auteur de bandes dessinées Edmond Baudoin, en parlant de son oeuvre « Humains » (sur les migrants qui essayent de franchir la frontière franco-italienne) racontait avoir l’habitude de demander aux enfants présents lors des présentations de son livre, s’ils voulaient une dédicace accompagnée d’un petit dessin. « D’habitude ils sont contents, ils me disent de dessiner une fleur, ou une petite maison. Mais une fois, lors d’une dédicace dans la vallée, une petite fille m’a demandé de lui dessiner la femme africaine morte qu’elle avait vu dans la rivière, dans la vallée du Roya ». 

On pense à cet enfant avec son bulletin scolaire cousu dans la veste, et on pense  à cette petite fille, témoin malgré elle de l’horreur. 

On est en train de voler l’enfance de nos petits et leur droit à l’insouciance et à un futur. 

C’est pour cela que des spectacles comme Migrando sont nécessaires. On en ressort un peu plus renseignés, un peu plus sensibles, on peut plus solidaires, un peu plus humains, tout simplement. 

Eva Morletto 

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