Bernardo Bertolucci, le “dernier empereur” du cinéma italien, est mort ce lundi 26 novembre à l’âge de 77 ans après une longue maladie, mais les polémiques qui accompagnent son oeuvre depuis longtemps, elles, sont encore en bonne santé. 

La presse italienne n’a certainement pas fait preuve de délicatesse et de sensibilité au lendemain du départ d’un homme qui a tant donné à l’art cinématographique. Alors que le corps du réalisateur était encore chaud, les journalistes ont profité de la situation pour attirer quelques lecteurs de plus en évitant malignement de parler cinéma et en balançant encore une fois la célèbre “affaire du beurre” qui avait suscitée l’indignation de l’opinion publique il y a quelques années. 

En 2013, pendant un événement à la Cinémathèque française, Bertolucci avait révélé que la scène de sodomie entre Paul (Marlon Brando) et Jeanne (Maria Schneider) dans son chef d’oeuvre “Dernier tango à Paris”, qui lui avait valu la censure en 1976 jusqu’en 1987, avait été réalisée sans l’accord de l’actrice française, âgée à l’époque de 19 ans. “Je voulais la réaction de la fille, pas de l’actrice”, avait expliqué Bertolucci dans une interview, en admettant avoir planifié la scène avec la complicité de Marlon Brando et sans demander à l’actrice son avis. Maria Schneider, en pleine dépression en 2007, avait raconté qu’elle s’était sentie humiliée pendant le tournage de cette scène. Elle aurait vécu ce moment comme un “petit viol” et Brando ne se serait même pas excusé auprès d’elle. Un acte manqué que Bertolucci de son côté a toujours regretté avant la mort prématurée de l’actrice en 2011.

Ce qu’on lit sur les réseaux sociaux au fil des titres trompeurs ou racoleurs des journaux, c’est-à-dire que Maria Schneider aurait été véritablement violée pendant le tournage, est faux. En revenant sur cette scène, Bertolucci avait expliqué que uniquement l’utilisation du beurre n’était pas présent dans le scénario. L’acte de sodomie, quant à lui, avait bel et bien été scénarisé et évidemment simulé par les acteurs comme prévu. 

Le petit accord secret entre Bertolucci et Brando sur le beurre utilisé comme lubrifiant, qui n’a jamais été sanctionné par la loi, pourrait par contre être considéré comme tout à fait machiste. Le réalisateur italien – qui a créé des somptueux personnages féminins dans un grand nombre de ses films – était pourtant tout sauf un macho : “Je filme les femmes parce que on a tous une partie féminine en nous. Moi j’adore les femmes qui ont quelque chose de masculin et les hommes qui ont quelque chose de féminin. L’homme trop macho je ne peux pas le tolérer et la femme trop fatale non plus”. Ou encore : “J’aime beaucoup filmer les femmes, j’aime filmer leurs mouvements, leur façon de marcher, de bouger, de sourire, de pleurer et de crier. J’ai toujours la sensation de les aider à sortir quelque chose qui est en elles, mais qu’elles ne connaissent pas encore”. Une attention à l’univers féminin qui lui a valu l’estime de beaucoup d’actrices qu’il a contribué à transformer en célébrités.

Maria Schneider, d’ailleurs, n’était pas la seule à avoir été piégée par Bertolucci. Marlon Brando – lui aussi sacrifié sur l’autel de l’art – était furieux quand il s’est rendu compte que le réalisateur avait utilisé des scènes dans lesquelles il improvisait en se servant de certains détails de sa vie privée qui n’étaient pas du tout scénarisées. Ce ne sont certainement pas des choix qui relèvent du politiquement correct, mais Bertolucci les a quand même payés très chers : la pellicule jetée aux flammes, privation du droit de vote pendant dix ans, et les très lourdes maladies qui l’ont empêché de travailler à partir des années 2000 jusqu’à sa mort.

Ironie du sort ou dernière preuve de rébellion aux conventions sociales, Bertolucci nous a quitté au lendemain des marches féministes et de la journée internationale contre les violences faites aux femmes, en mettant sadiquement en lumière toutes les contradictions de l’art et de la nature humaine. Mais malheureusement, à l’époque actuelle, celle du #MeToo, il n’y a pas d’espace pour les nuances. 

Ce n’est pas possible – affirment certaines féministes sur les réseaux sociaux – de défiler contre les violences faites aux femmes le jour avant et de célébrer le réalisateur qui a fait violer une femme sur scène le jour après. Il ne faudrait rien laisser passer. L’art ne justifierait jamais la violence, même pas sa pure représentation. 

Mais est-ce que cela veut dire qu’il faudrait se forcer à censurer ses propres émotions et son propre goût esthétique en s’imposant le filtre rationnel du combat ?

À côté des critiques, parfois assez violentes, sur Internet on peut lire aussi plusieurs témoignages de femmes qui racontent leur idylle personnelle avec le cinéaste italien. Ce sont des femmes qui se définissent comme engagées, mais qui pourtant ne se considèrent pas comme de mauvaises féministes. Vanessa, par exemple, une blogueuse italienne qui a rédigé son mémoire sur l’artiste italien, a écrit : “Pour moi Bertolucci a été le réalisateur rebelle et parfait qui n’a pas eu peur d’utiliser chaque moyen pour transformer l’histoire, la politique, la religion, la méditation, la culture, la société, l’amitié, l’amour et le sexe en poésie. Il a été le seul réalisateur qui a su raconter les femmes dans toutes leurs facettes, le seul qui, même en n’étant pas père, a su expliquer l’importance de la famille dans l’éducation des jeunes et il l’a fait dans chacun de ses films, sans avoir peur d’oser”. Vous comprenez bien que les choses se compliquent pas mal.

Comme dans les cas récents de Roman Polanski ou de Woody Allen, ou bien du passé, de Caravaggio à Gauguin, de Lord Byron à D’Annunzio, on nous oblige aujourd’hui à distinguer l’homme de l’artiste, ses oeuvres de celui qui les a réalisées. Mais est-ce que c’est vraiment possible ? Et surtout : est-ce que cela vaut vraiment la peine de sacrifier l’art sur l’autel des censeurs ? On aurait bien voulu entendre la réponse du maître Bertolucci à ces questions, juste avant son “dernier tango”.

 

Federico Iarlori

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