Histoire d’un « héros ordinaire » et de sa chute.

« Il volo », l’envol. C’est le film que Wim Wenders a tourné il y a neuf ans à Riace, en Calabre, inspiré par la réalité « particulière » de ce village.  

Riace est un petit village dans une des régions les plus pauvres de la Botte, infestée par la ‘ndrangheta, la mafia locale, qui a fait de cette région de côtes déchiquetées et des vieux bourgs perchés, la plateforme mondiale du trafic de cocaïne. 

Riace est surtout célèbre pour deux oeuvres exceptionnelles que la mer a restitué aux hommes il y a un peu moins de cinquante ans: les bronzi, deux magnifiques guerriers en bronze venus de la Magna Grecia, l’époque où ici la culture grecque était à son apogée. 

Les deux guerriers, depuis des décennies désormais, ont quitté le bourg de Riace pour être exposés dans les plus grands musées du monde et aujourd’hui ils ont pour demeure le Musée National de Reggio Calabria. 

Mais d’autres guerriers sont restés à Riace. 

Il s’agit de guerriers modernes, cette fois. Ils combattent le racisme, l’ignorance, la discrimination: ces fléaux qui prennent toujours plus de place en Italie depuis que le gouvernement de la coalition Ligue-Mouvement 5 Etoiles est à la tête du pays. 

Alors que Salvini flirte avec les idées du Front National, et a affiché ces jours-ci le fort rapport d’amitié qui le lie à Marine Le Pen, à Riace le vent souffle en direction contraire aux tendances nationalistes et -disons le une fois pour toutes – néo-fachistes affichées avec de moins en moins de complexes. 

Riace est en effet depuis des années, le village de l’intégration. Un modèle qu’on a tenté d’imiter un peu partout en Europe, souvent sans succès. Ici, les migrants sont accueillis, on les aide à monter leur activités, leurs enfants jouent dans la place avec les enfants du village, les liens d’amitié entre anciens et nouveaux habitants se multiplient, la solidarité est le mot d’ordre. À la tête de ce modèle exemplaire de société il y a Mimmo Lucano, le maire, un grand bonhomme au regard bienveillant et au sourire franc. 

Depuis qu’une nuit d’été 2009, un bateau de fortune rempli de migrants kurdes a fait naufrage devant les côtes de Riace, la vie de Lucano a changé radicalement. « On ne peut pas les laisser partir » avait-il dit au maire, car à l’époque, il n’était qu’adjoint. 

Mimmo se rappelle  très bien que Riace et les migrants, c’est une longue histoire. Son village faisait en effet partie de ces bourgs qui ont été abandonnés par les jeunes dans les années soixante-dix au profit d’une nouvelle vie dans les villes industrielles du nord, loin de la misère. A Riace, comme dans de nombreux villages du sud de la péninsule, il y a plein de maisons vides, de fenêtres sans vitres, comme des yeux sans orbites incapables d’admirer la beauté du monde. 

Mimmo y croit, dans cette beauté, et a tout fait pour que le discours vains de certains politiques (ces migrants qui peuvent être des ressources mais que la plupart considère comme un problème) deviennent la force de son bourg, sa raison d’exister, de continuer à vivre. 

Et il a réussi. 

En 2009, Wim Wenders a débarqué ici pour s’inspirer de Mimmo Lucano et du petit monde idéal qu’il a réussi à créer. 

Puis, en 2016 la revue Fortune mettait le maire dans la liste des plus grands leaders mondiaux. 

En 2018, ce petit héros est encore une fois à la une des journaux. 

Mais non, cette fois il ne s’agit pas d’un prix, d’une énième reconnaissance. Mimmo Lucano, tandis que Salvini et tout le parti de la Ligue se frottaient les mains, a été arrêté. 

L’accusation? Délit de complicité d’immigration clandestine. 

Il faut le dire, Mimmo avait parfois mis l’humanité avant la loi, Il avait par exemple conseillé à une jeune africaine qui n’arrivait pas à obtenir ses papiers, d’organiser un mariage blanc avec un Italien, pour ne pas perdre le travail qu’elle venait de trouver et de ne plus risquer d’être expulsée avec ses enfants en bas âge. 

Et c’est alors que la nouvelle stratégie gouvernementale prête à criminaliser tous ceux qui aident les migrants, des ONG aux associations des bénévoles, a pointé du doigt le maire. Enfin, ils ont eu un prétexte pour le salir. Le troisième guerrier de Riace est plongé dans l’abysse de cette image où on le voit menotté. 

L’arrestation de Mimmo Lucano et l’homicide de Matteotti: le début affiché d’une politique autoritaire. 

L’arrestation a soulevé une gigantesque vague de protestation dans la péninsule. Des intellectuels à l’instar de Roberto Saviano, des citoyens ordinaires, écoeurés par cette énième démonstration de force du gouvernement contre les plus faibles, se sont retrouvés dans la rue au cri de « Mimmo libero! » 

Cet événement, en effet, est vu comme une provocation d’un Etat qui s’auto-proclame autoritaire. 

Quelqu’un n’a pas hésité à comparer cette arrestation à l’homicide de Giacomo Matteotti, le député socialiste exécuté par le « squadre » (escadrons) fascistes en 1924, tragédie qui a signé le début de l’oppression mussolinienne sur le pays. 

Après le meurtre de Matteotti en effet, Mussolini a commencé à annoncer publiquement la volonté de répression de toute opposition au régime, en commençant par la presse. 

Et c’est dans les jours mêmes qui ont suivi l’arrestation  de Mimmo Lucano que dans l’Italie de 2018, Gigi Di Maio, vice-premier Ministre fait trembler les journaux qui s’opposent au gouvernement en menaçant de s’attaquer aux annonceurs. 

Le directeur de Repubblica, Mario Calabresi, a écrit un long éditorial en réponse: en annonçant que son quotidien continuera « à dire la vérité ». Les mots de Calabresi ont été suivi par un déferlement sur le réseaux sociaux: les internautes affichaient l’image du quotidien Repubblica à coté de leur café matinal, comme un signe de résistance. 

Aucun gouvernent n’avait atteint un tel degré d’hostilité et de mépris envers la presse. Même Berlusconi, pourtant égocentrique et peu enclin à l’auto-critique, permettait que dans les journaux de son propre groupe de presse, il y ait des opinions contraires à ses positions. La nouvelle coalition, obsédée par les « théories du complot » dénonce un jour sur deux « l’harcèlement médiatique ». Ça ferait presque sourire, si ce n’était pas inquiétant. 

Nous nous moquons d’eux, mais eux ne plaisantent pas. 

En Italie, on aime la satire et on a souvent tendance à se moquer des frasques de ce nouveau gouvernement guidé par une coalition improbable: le Ministre des Transports Toninelli annonce que « beaucoup d’entrpreneurs italiens empruntent le tunnel du Brennero », alors que celui-ci n’est pas encore terminé… On se moque des fautes d’orthographes de Luigi Di Maio, de  Giuseppe Conte qui évoque la date de l’armistice, le 8 septembre 1943, comme « le début d’une période prospère pour l’Italie » alors que le pays était déchiré en deux par une guerre civile, ou  encore Luigi Di Maio qui parle de la ville de « Matera dans les Pouilles » alors qu’elle se trouve en Basilicate, et pour finir, les blagues sur le passé « sulfureux » de Rocco Casalino, porte-parole des Cinq Etoiles. Les Italiens l’avaient connu dans la première édition du Big Brother (sorte de Loft Story français), et ils avaient plus l’habitude de le voir en caleçon, en train de discuter de batifolages sexuels, plutôt que de le voir en costume-cravate, en train de discuter du futur de la nation. 

Depuis l’ère Berlusconi, nous avons l’habitude de regarder ceux qui nous gouvernent d’un oeil détaché, comme on regarde dans un asile des fous qui se prennent pour des rois, et le pays tente de survivre malgré cela. 

Mais tandis que l’on se moque de la grammaire claudicante de Gigi Di Maio, eux, gouvernent, menacent, arrêtent, expulsent, conditionnent l’économie du pays et son image à l’étranger. 

Le mal, commence rarement par des événements apocalyptiques, il s’installe par de petites touches, par des décisions qui nous semblent anodines. Le mal, comme le disait Hannah Arendt, « est banal ». Il s’agit de différents gestes isolés, d’un changement de mentalité, de commencer à considérer comme normales de choses qui ne le sont pas. De baisser la garde et de se rendre, petit à petit, à une volonté qui n’est pas la notre. 

C’est ce qui se passe en Italie, en ce moment précis. Et quand on sait à qui faisait référence Arendt en développant son concept, il y a, sérieusement, de quoi s’inquiéter. 

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