Des monuments classés sont transformés en plateau de film porno, des tableaux aux valeurs inestimables sont laissés aux rats. Le célèbre critique d’art italien Luca Nannipieri trace un portrait bouleversant de l’état du patrimoine artistique italien. 

En France on essaie de sauver le patrimoine culturel grâce à des tickets de Loto, tandis qu’en Italie, la considération pour l’immense patrimoine artistique, orgueil de la Péninsule, ne semble pas inquiéter grand monde. De très nombreux sites aux valeurs incommensurables sont laissés à l’abandon, oubliés, maltraités ou même servent de décharges à ordures. 

Luca Nannipieri, un des plus importants critique d’art italien et un des plus médiatisés, nous en raconte quelques uns dans son dernier livre, « Il grande spettacolo dell’arte » dans lequel il porte  un « coup de gueule » contre l’incurie d’une nation toute entière qui ne prend pas soin de ses biens les plus précieux, en mortifiant ainsi son glorieux passé. 

Depuis trop longtemps, tous gouvernements confondus,  les institutions italiennes se sont comportées comme ces enfants gâtés qui trainent d’ennuie dans leur chambre, entourés d’un tas impressionnant de jouets de toutes sortes, nombreux au point que les petits en deviennent blasés, indifférents. 

Nannipieri, malgré lui, se retrouve dans le rôle d’une mère indignée, qui pointe le doigt contre ce bazar, et invite sa progéniture à ranger et à prendre un peu plus en considération sa chance d’avoir sous la main toutes ses merveilles. 

Le pays compte en effet 54 sites dans la liste du Patrimoine Mondiale recensé par l’UNESCO, ce qui l’amène à être le pays avec le plus grand nombre de sites protégés. Si on considère la taille relativement petite de la Botte, la moitié du territoire par rapport à la France et trente fois plus petite que la Chine, deuxième dans la liste Unesco avec ses 53 sites d’exception, on peut vite se rendre compte de la densité de lieux extraordinaires font de la péninsule un véritable coffre aux trésors. 

Et pourtant. 

Et pourtant cette richesse extraordinaire ne semble pas intéresser plus que ça les institutions. Concentrées dans la capitale, les autorités ignorent et snobent ces merveilles provinciales les plus éloignées, en laissant des chef d’oeuvres croupir d’abandon. 

Des églises anciennes sont transformées en restaurant, des dépôts d’oeuvres précieuses sont laissés aux rats, des sites monumentaux maintenus rentables en les transformant en plateaux de tournage pour films pornographiques… 

Dans son livre Luca Nannipieri trace un portrait étonnant de « l’état de l’art » dans la Péninsule, un « J’accuse » qui espère remuer les consciences. 

« Cette initiative française de  sauver  le patrimoine au travers d’un ticket de loto est destinée a faire parler la presse, mais bien évidemment ne peut être qu’un palliatif, une solution à court terme. Si on introduisait ce système en Italie, les acheteurs seraient vous, moi et peut être quelques responsables des sites historiques … » ironise Luca, sarcastique sur le réel intérêt porté par le peuple italien et par les autorités au patrimoine artistique national. 

« Pour réellement sauver notre patrimoine, ici comme en France, il faut travailler sur la gestion des oeuvres qui dans les deux pays est encore trop centralisée. Souvent en Italie, les coopératives et les mairies qui gèrent certains sites se retrouvent les mains liées: les décisions sont prises à Rome et leur marge de manœuvre est donc toujours limitée. De cette façon, on étouffe les initiatives et on sacrifie bêtement l’enthousiasme des jeunes et des personnes qui peuplent certains territoires riches en art et en monuments et qui voudraient agir mais qui au final ne le peuvent pas, menottés par la bureaucratie », explique Nannipieri. 

C’est comme ça que les musées ferment, que les châteaux attendent une restauration qui n’arrive jamais, que les site archéologiques peinent à recevoir des fonds destinés à les mettre en valeur, que des centres historiques à la beauté éblouissante restent totalement inconnus, surtout au tourisme étranger. 

Le critique d’art nous en rappelle quelques uns. 

« Le tourisme étranger a commencé depuis quelques années à affluer à Matera, la magnifique ville troglodyte de la Basilicate, mais personne ne s’aventure à la pourtant proche Ginosa, dans les Pouilles, une sorte de « jumelle » de Matera, mais beaucoup moins exploitée et valorisée. Les splendides églises rupestres et le centre historique sont laissés à l’abandon ». 

En effet Ginosa n’est qu’à 20 km de Matera. En 2013 une inondation a endommagé une partie du centre historique, des maisons et des églises creusées dans la roche. Mais aucune intervention pour restaurer ce centre sublime n’est encore envisagée. 

« Ginosa est la ville du couturier Angelo Inglese qui a confectionné les chemises pour le prince William, Trump, ou Sharon Stone. Cet habitant célèbre a pourtant appelé les autorités à l’aide, il a voulu à plusieurs reprises transformer ce centre en pole touristique et il y a tous les atouts pour le faire. Mais depuis Rome on n’entend qu’un angoissant silence radio » conclue le critique d’art. 

Mais Ginosa n’est pas la seule « occasion manquée » de valoriser les joyaux inconnus du patrimoine. Luca cite le site extraordinaire de Saepinum, dans la méconnue région du Molise (au nord des Pouilles). Ville romaine témoignant de la victoire de la ville éternelle contre les Sannites, coupables de s’être alliés à Hannibal, les vestiges archéologiques somptueux restent déserts. Les grandes rues pavées sont parcourues par les moutons pendant la transhumance, et un nombre trop limité de visiteurs arrive ici pour admirer les murailles de l’enceinte, la basilique, et les thermes…

Même destin pour l’ancienne Anzio, la ville de l’empereur Néron, au sud de Rome.  « Plusieurs statues connues dans le monde entier arrivent de ce site hors du commun: la Jeune fille d’Anzio et l’Apollon du Belvedere entre autres » rappelle Nannipieri. 

Mais malgré le prestige historique du site, les ruines sont jonchés d’ordures, de sachets en plastique abandonnés, et le site ressemble de plus en plus à une décharge. 

La honte au lieu de la gloire. Le pays est assis sur une mine d’or et utilise cette mine pour cacher ses déchets. 

Un site archéologique abandonné de la sorte signifie aussi des archéologues au chômage, des étudiants aux beaux arts qui cherchent à l’étranger ce que l’Italie n’est plus capable de donner: une chance, une opportunité d’employer ses compétences dans la valorisation d’un site national. Et alors on part, on cherche ailleurs, dans des pays plus pauvres en oeuvres d’art mais plus riches en sens de la responsabilité. 

La liste lugubre de beautés méprisées inclue aussi les villes italiennes martyrisées par les tremblements de terre qui se sont succédés ces dernières années: L’Aquila et les Abruzzes, Modena et l’Emilia, l’Ombrie…

A L’Aquila on a enfermé les habitants dans des champs de tentes en 2009, pour ne pas croiser la route des grands de ce monde qui pendant le G8 défilaient dans le centre historique détruit pour distribuer leurs promesses. Mais aujourd’hui, à dix ans du désastre, les maisons éventrées du centre, les églises brisées, les monuments décapités continuent à faire de la Zona Rossa (le centre inaccessible à cause de risque d’effondrements) un exemple de l’incurie dont les autorités sont capables. Les promesses sont tombées entre les décombres. 

Et pour finir un monument cher à Nannipieri, originaire de Livourne. C’est dans sa ville qu’avaient été édifiés les sublimes « Terme del Corallo », les Thermes du Corail, une des premières structures en béton du XX siècle, remarquable chef d’oeuvre de l’Art Nouveau. 

Les thermes, avec leurs sublimes fresques envahies de moisissures, ses fenêtres en style « liberty »  en ruine, ses murs tagués, sont le repaire des voyous et des toxicomanes: une sorte de Titanic naufragé par l’irresponsabilité des élus. 

« Il grande spettacolo dell’arte » de Luca Nannipieri prend aussi le ton amer d’un cri d’indignation, se révèle comme une série d’instantanées aux lumières cruelles sur le sort d’endroits magnifiques et défigurés, et s’élève comme une invitation à lutter pour que cet incroyable patrimoine en péril ne soit pas ignoré. Sans racines nous ne sommes rien. Si nos racines cachent de telles beautés, les oublier serait criminel. 

Eva Morletto

Luca Nannipieri: « Il grande spettacolo dell’arte » Historica Edizioni. (pas encore traduit en français, mais peut-être bientôt…:-)

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