Le Mouvement des Coquelicots lancé par le journaliste Fabrice Nicolino de Charlie Hebdo, veut réunir des millions de personnes au nom de l’écologie et de la lutte contre les pesticides. Quel est le rapport avec « Bella Ciao »? Je vais vous l’expliquer.

« Una mattina, mi son svegliato, oh bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao », et juste derrière on entend un bruit syncopé de synthétiseur. 

Moi aussi, je me suis réveillée un beau matin d’été, comme le dit la chanson « et j’ai trouvé l’envahisseur ». 

J’étais allongée dans mon lit et « l’envahisseur » pour moi c’était la voix de Maitre Gims à la radio et ce son de boîte de nuit qui venait polluer une chanson sacrée pour les Italiens, le chant des partisans qui ont défiés la barbarie fasciste au nom de la liberté. 

« Bella Ciao » est une chanson déchirante, une déclaration d’amour résignée d’un jeune homme qui se sait condamné à mort, mais qui met ses idéaux et le bien commun avant ses envies, en partant à la montagne, armé seulement de son courage, pour combattre l’ennemi. 

Lorsque je me suis aperçue que « Bella Ciao » qu’on écoute d’habitude dans le silence solennel des cérémonies du 25 avril (date de la Libération en Italie) et qu’on chante avec la gorge nouée et les larmes aux yeux, était devenue en France  un « tube » de l’été 2018, j’ai eu un réflexe de vieille tante acariâtre et aigrie: « les jeunes ne respectent plus rien », me suis-je dit, les lèvres crispées dans un élan d’indignation.   

Comment était-ce possible de transformer cet hymne sacré en chansonnette à siffloter dans une décapotable sous le soleil de la Côte d’Azur? 

La reprise de cette chanson pouvait avoir un sens dans « la Casa de Papel », le chef d’oeuvre espagnol signé Netflix, sorte d’Ocean 12 à la sauce Almodovar, car les protagonistes étaient en quelques sortes des « résistants », une petite armée de bras cassés qui se moquait du capitalisme. 

Mais la reprise de Maitre Gims & Co avec son texte creux? Non, ça c’était inacceptable. Ça devenait grotesque. 

Et puis?

Et puis il y a eu la démission de Nicolas Hulot. 

Et alors me direz vous? 

Je vais vous le dire. 

Il y a eu la démission de Nicolas Hulot et ensuite,  face au vide sidéral proposé par le gouvernement sur l’urgence climatique et sur les questions environnementales, il y a eu la marche pour le climat du 8 septembre, très différente de celles des éditions passées. 

Cette démission fracassante avait en effet ouvert une brèche vers la vérité. Si Nicolas Hulot, face à sa propre impuissance, avait jeté l’éponge, le gouvernement français tombait le masque: l’environnement était le cadet de ses soucis. D’ailleurs pour substituer Hulot est nommé un ministre – le bon petit soldat François De Rugy – qui de manière prévisible s’exprimera que très peu sur les questions les plus pressantes: lutte contre les pesticides, sortie du nucléaire, contrôles sur les lobbies agro-alimentaires. 

Depuis que De Rugy a pris son poste, on a parlé d’environnement une seule fois, et pas pour annoncer une bonne nouvelle, au contraire: l’Assemblée a encore refusé d’inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate. 

« Nous sommes tous bien d’accord pour le faire, il n’y pas de mauvaise foi, légiférer n’est pas nécessaire » se sont justifiés les députés concernés. Va savoir alors pourquoi sur la loi sur les secrets d’affaires, qui menace les journalistes et les lanceurs d’alerte au profit des grandes entreprises, là, ils étaient carrément pressés de légiférer. 

Mystère. 

Mais revenons à l’environnement, et aussi à « Bella Ciao ». 

Quelques jours après la fameuse marche pour le climat, Fabrice Nicolino, journaliste de Charlie Hebdo, lançait le Mouvement des Coquelicots. 

Son but?

Réunir le premier vendredi de chaque mois, le plus grand nombre possible de personnes devant les mairies de toutes les villes et villages de France pour demander l’interdiction des pesticides. Le premier rendez vous est donc fixé pour le 5 octobre prochain. 

« Mon objectif, ambitieux je le reconnais, est d’arriver à fédérer 5 millions de personnes. Si on y arrive et si le gouvernement persiste à ne pas nous écouter, il faudra s’interroger si on vit encore dans une démocratie » 

L’objectif est en effet très ambitieux. Mais l’enjeu est tellement important qu’on ne peut plus se permettre de voler au raz du sol. Il faut voler haut, envisager ce qui semble impossible, et probablement, pour cette mission, un homme qui a survécu à deux attentats meurtriers – celui de Charlie Hebdo et celui du Festival du Film Juif en 1985, ne peut qu’être le candidat idéal. 

Nicolino semble en effet ne plus avoir peur de rien, ou mieux, semble avoir très bien compris ce qu’est la peur et ce dont il faut réellement avoir peur. 

Et quand un homme avec ce passé te dit de quoi il faut avoir peur, tu l’écoutes. 

« Les gouvernements ont un double discours » explique Nicolino. « d’une coté ils semblent se soucier de l’environnement, de l’autre, par exemple, ils facilitent le déferlement sur nos marchés de voitures de type SUV, ultra-polluants, qui constitueront bientôt le 50% de notre parc automobile. On continue à chercher la croissance à tous prix mais c’est exactement ce système qui nous a conduit à cette crise écologique planétaire. On avait un climat stable depuis 12.000 ans et on a tout déstabilisé en quelques décennies. Il n’existe pas une réelle volonté politique pour réparer les dégâts, on continue de pratiquer les mêmes stratégies économiques néfastes »  continue le journaliste.

Ces mêmes stratégies néfastes ont permis aux géants de l’agrochimie d’empoisonner le monde avec les pesticides, de sacrifier des nations entières aux mono-cultures OGM, de sacrifier la vie des agriculteurs inconscient du danger qu’ils manipulaient quotidiennement. 

Il y a quelques semaines, la mort de Fabian Tomasi, l’agriculteur argentin devenu le symbole de la lutte contre le glyphosate,  a de nouveau réveillé les consciences. 

Combien de décès seront encore nécessaires pour que le vent tourne? 

« Aujourd’hui on parle surtout du glyphosate mais il y a des centaines des pesticides dangereux qu’on utilise en agriculture, de façon ordinaire » souligne Nicolino. « Si on gagne la lutte contre le glyphosate, ce ne sera qu’une bataille victorieuse, mais il restera toute la guerre à mener contre les centaines de produits chimiques qui envahissent notre environnement. On ne peut plus y échapper, on les subit au travers de la pluie, par les eaux contaminés, par le sol, par l’air que nous respirons, au travers ce que nous mangeons. Dans l’après guerre, les chimistes avaient conçu les pesticides pour des fins louables : produire plus et éviter ainsi les famines et les pénuries alimentaires dans le monde. Mais à partir des années soixante on a commencé à se rendre compte du danger que les pesticides représentaient pour la santé publique, et on a commencé à mentir, car ces produits représentaient aussi des profits importants pour ceux qui les produisaient. Et on continue de nous mentir ». 

Parkinson, fausses couches, lymphomes, troubles neurologiques, autisme chez les plus petits,  cancers du poumon, leucémie, problèmes endocriniens: la liste des pathologies liée à l’utilisation des pesticides s’allonge jour après jour. La liste des victimes s’allonge elle aussi, car de plus en plus on arrive à prouver la relation directe entre les maladies et l’utilisation des pesticides, malgré les dénis des industriels. 

C’est donc ça, notre prochaine guerre. Dans une guerre, il y a des victimes et des ennemis, et c’est qui se passe dans la question environnementale. 

C’est donc pour cela que j’ai parlé de « Bella Ciao » et c’est encore pour cela que j’ai arrêté de m’indigner lorsque cette chanson transformée en tube estival passe à la radio. 

Car ce seront ces fameux « jeunes qui ne respectent plus rien » qui devront accomplir cette tache, la plus lourde, se battre pour l’environnement, pour que ce monde où ne semble plus compter que le profit ne s’auto-détruise à une vitesse effarante. 

Nous avions parlé ici des théories du collapse. « Je suis assez vieux pour avoir entendu plusieurs théories défaitistes qui verraient la fin du monde dans dix, vingt ou trente ans. Mais alors on fait quoi? On se retranche chez soi sans rien faire? Peut-être n’arriverons nous pas à sauver tout le monde, peut être n’arriverons nous pas à sauver tous les animaux et toutes les plantes de cette planète, mais si on agit concrètement dès maintenant on pourra limiter les dégâts et avoir encore de l’espoir pour l’avenir de notre planète ».

Nos partisans ont combattu les fascistes et les nazi allemands. Pendant la guerre froide, l’ennemi était la Russie. J’étais adolescente lorsque Sting chantait « I hope the Russians love their children too ». 

On regrette presque le temps où les ennemis avaient une nationalité et affichaient clairement l’intention de vous nuire. 

Car dans cette guerre pour la planète qui nous interpelle et qui interpelle les prochaines générations, les ennemis n’ont plus de nationalité. Ce sont les lobbies agro-alimentaires, les géants de l’agro-chimie comme Monsanto ou Dow Chemical, ce sont les politiques complaisants, toutes nationalités confondues. Ce sont les mêmes qui produisent les médicaments qui nous sauvent, comme Bayer, ce sont les mêmes qui lancent des études rassurantes sur leurs produits et qui vantent leur qualité et qui nous bombardent de publicités colorées, drôles et attirantes, ce sont ces mega-entreprises qui ont phagocyté le marché et qui emploient des centaines des milliers des personnes. Les nouveaux ennemis sont plus difficiles à cerner, et donc à combattre et à affaiblir.

Les nouveaux partisans devront se battre durement pour cela. Et ils doivent commencer maintenant. Ils ne se cacheront plus sur les montagnes mais défileront dans les places. Leur armes seront les procès, les enquêtes, le vote, la recherche, l’engagement quotidien. Ça aussi, ça s’appelle résistance. 

« Bella ciao » n’a jamais été aussi d’actualité et les jeunes ont donc le droit de se l’approprier à leur façon.

La chanson se termine sur l’espoir du jeune partisan d’être enterré « à l’ombre d’une belle fleur ». Pourvue qu’il y en ait encore. Rendez-vous le 5 octobre. 

Eva Morletto

 

Le blog « Planète sans visa » de Fabrice Nicolino, vous le trouvez ici: 

et pour signer la pétition du Mouvement des Coquelicots c’est par ici: 

 

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