Ils s’en allaient à la mer. Roberto, Ersilia et leur petit Samuele sourient depuis une photo qui à l’agréable saveur de l’insouciance. Dans les restes de leur voiture on a retrouvé le parasol, le  petit seau coloré et la pelle. Leur futur s’est brisé sur le pont Morandi à Gènes, le jour où ils partaient en vacances, ainsi que celui de dizaines d’autres innocents, morts dans cette tragédie absurde. 

C’est le temps des larmes pour la ville de Gènes, déjà marquée depuis des années par les inondations et autres catastrophes. « Notre ville n’est pas à genoux » assure le maire, courageux. Mais aujourd’hui, ce n’est pas qu’une ville qui est à genoux, c’est l’Italie toute entière. « Un pont doit durer au moins cent ans sans gros travaux d’entretien » disait il y a deux ans l’ ingénieur Brencich, en se référant au chantier sans fin qui se mobilisait autour du pont Morandi, construit pendant les années soixante et défini fièrement par les habitants de la ville comme « notre pont de Brooklyn » . Il parait que ce sont ces gigantesques câbles an acier, ceux qui le faisaient ressembler au mythique pont new-yorkais, qui ont cédé le 14 aout, soudainement, en emportant une cinquantaine des véhicules dans une chute fatale. 

Dans les années soixante, l’euphorie du boom économique faisait croire que tout était possible. C’était l’époque des projets osés, c’était aussi l’époque où on a construit partout, en détruisant la beauté des bourgs anciens de cette merveilleuse Ligurie aujourd’hui en deuil. C’était l ‘époque où la modernité prétendait avoir raison sur tout: le tout plastique, les villes-usines et puis ces grandes oeuvres qui nous suggéraient que l’Italie, cette Italie complexée par son passé pauvre et rural qui avait obligée tant de gens à migrer ailleurs (n’est-ce pas, Salvini?) rejoignait enfin le progrès. Peu importait si les projets étaient osés, peut importait si des ingénieurs plus prudents que les autres mettaient en garde contre ces constructions et leur douteuse solidité, il fallait innover, progresser, courir, l’Italie devait enfin jouer dans la cour des grands, celle des nations modernes. Il en fut ainsi de  la digue du Vajont, l’entreprise voulue par les industriels et les politiques en quête de gloire: des centaines de victimes lorsque la montagne s’est écroulée dans le bassin en provoquant une onde gigantesque qui a déferlée sur les villes en contrebas avec la puissance d’une bombe atomique. Et aujourd’hui, 60 ans et plein de gouvernements plus tard, il y a le pont Morandi, ce pont qui depuis des années faisait perdre le sommeil à plusieurs conseillers et fonctionnaires de la mairie de Gênes, troublés par ces continus travaux de maintenance que la structure demandait. Sur ce pont, le trafic avait quadruplé en l’espace de quelques décennies: poids lourds surtout, car c’est par ici qui tout le nord-ouest de l’Italie se connecte à la France. Cette route est cruciale, l’économie italienne privée de cette artère subira des dégâts encore imprévisibles mais surement très importants. 

On disait qu’on aurait pu éviter le désastre du Vajont. Mais ce désastre a eu lieu dans ces années-là, ces années de courses euphoriques vers le futur. Ce n’est pas excusable mais c’est au moins compréhensible. 60 ans se sont écoulés, et pendant tout ce temps, personne a pris l’initiative de détruire le dangereux ponte Morandi pour en construire un nouveau, à la structure moins osée et plus solide. Personne. Avec sa chute, se brisent les derniers rêves de ces temps en or, de cette Italie où tout était possible, de cette Italie où sur le pont Morandi, au début de l’été, passaient – pressés de rejoindre la mer et les plages –  les nouveaux italiens, qui n’étaient plus agriculteurs mais ouvriers spécialisés et employés dans les grandes usines prospères, ces italiens qui jouissaient enfin des congés payés, qui ne courbaient plus l’échine dans les champs sous le soleil estival sans pitié. 

On a compris depuis belle lurette que ces rêves sont terminés, que les temps ont profondément changés,  et que ces rêves emportaient avec eux tout un lot des dégâts économiques, sociaux et écologiques une fois le boom économique épuisé. 

Et pourtant personne a su substituer de façon mure et responsable ces rêves là avec d’autres rêves. En Italie nous sommes devenus des fanatiques histeryques qui ne savent pas faire la part des choses entre les bienfaits du progrès  et ses dégâts. Le mouvement 5 étoiles notamment est le symbole de cette politique immature. Au lendemain de la tragédie du pont Morandi, on efface sur internet ce communiqué du M5S où on refusait le projet d’un nouveau parcours autoroutier en lisière de la ville de Gènes pour enlever une partie du trafic du vieux parcours et du vieux pont. Dans un souci écologique, le mouvement 5 étoiles refusait en bloc cette proposition, en se moquant même des doutes sur la solidité du pont. « On veut nous faire croire que le pont va s’écrouler ». 

Certes il faut corriger les erreurs et les dégâts commis par nos ainés, mais faut-il le faire en dépit de tout raisonnement rationnel? Ce pont était obsolète, il FALLAIT le détruire, il FALLAIT une nouvelle autoroute. 

On évoque ainsi des « théories de complot » qui ont mis un frein à la réhabilitation de l’ouvrage, car au lieu d’y voir un investissement pour la sécurité des politiques aveuglés d’ideologie parlaient d’enrichissements.

Il en est de même avec les anti-vaccins, cette inquiétante mode, soutenue par nombreux membres du mouvement 5 étoiles qui voient dans la vaccination obligatoire pour les enfants une « manoeuvre des lobbies pharmaceutiques pour affaiblir la population ». 

Aujourd’hui en Italie on retourne au moyen âge et les enfants meurent de rougeole. Et on refuse de détruire un pont vieux et dangereux, qui reçoit quatre fois plus de trafic que lors de sa construction, au nom d’un vague« complot anti écologique ». Il y a des luttes écologiques qui sont justes, plus que jamais nécessaires aujourd’hui, et je reconnais au parti de Grillo d’être un des seuls a avoir pris parti en Italie pour la cause écologique. Malheureusement, sur internet (et ce mouvement politique se nourrit du web) beaucoup d’informations sur les thèmes écologiques ne viennent pas des médias officiels, de là viennent ces habitudes des écologistes italiens à chercher les informations dans des médias « parallèles ». 

La conséquence négative est que cette habitude à consulter la presse « alternative » a aussi permis aux internautes 5 étoiles de subir aussi toutes les fakes news rapportées par cette même presse, comme dans le cas des anti-vax ou de ceux qui refusent des travaux nécessaires car « les lobbies s’enrichiraient ». 

Tant que ces ingénuités touchent des internautes lambda, ce n’est peut être pas si grave, mais lorsqu’elles s’invitent au gouvernement et pilotent le destin d’une nation et des ses habitants, ça devient inquiétant. 

C’est tristement paradoxal que ça soit la chute du ponte Morandi, une oeuvre qui représente tout ce que les 5 étoiles haïssent (L’impact sur l’environnement, la puissance des industriels, etc.) qui viennent à sonner le glas pour ce mouvement qui en a – entre autres – empêché sa destruction préventive. 

Le vieux monde des années 60 est fini pour toujours, mais pour en faire un nouveau, il faut un sens de la responsabilité et une capacité de discernement sur le long terme. 

Peut être faut-il simplement du bon sens… 

Eva Morletto

3 COMMENTS

  1. j ai beaucoup apprecie votre passage sur la 5………..[ c est dans l air],je suis franco tunisien,j ai etudie pendant 2 ans a l ecole hoteliere de cascia provincia di perugia ….. en 1966.aujourd hui j habite cagnes sur mer depuis 1981. a tunis toute ma generation a grandi et apprit des metiers nobles-menuisier,plombier,tailleur,electricien,maconnerie- graces aux italiens[ siciliens]nos parents et grands parents parlaient arabe et italien,le dimanche a 18h novantesimo minuti et le soir la domenica sportiva.le probleme en italie c est le lien politique avec les organisations dangereuses ,et ce lien repose sur le batiment et bien sur le blanchiment de l argent sale ,mais ca vous le savez deja.ciao bella

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