Récemment, la presse française s’est intéressée à un triste phénomène qui constitue un véritable souci dans le sud de l’Italie: des centaines de migrants, via des intermédiaires douteux, sont recrutés pour travailler dans des champs agricoles gérés par la mafia calabraise, la redoutable ‘ndrangheta.

Les conditions de travail y sont pénibles, les salaires risibles, on peut clairement parler d’esclavage.

Il y a quelques années déjà, la presse transalpine avait rapporté un fait divers qui avait permis l’ouverture de plusieurs enquêtes sur l’atroce sort de milliers de clandestins, arrivés sur les côtes de Lampedusa ou de la Sicile, après avoir subi humiliations et harcèlements des passeurs libyens, pour finir dans les mains de la mafia comme esclaves dans les champs.

Il s’agissait de l’assassinat d’un jeune migrant en Calabre suite à une émeute éclatée dans un campement au milieu d’une gigantesque propriété agricole dédiée à la culture des agrumes. Cela avait ouvert une des pages les plus sombres de l’histoire italienne actuelle, un appendice au livre noir d’une immigration sans précédent, pour une bonne partie déterminée et organisée par la mafia des passeurs libyens et par leurs acolytes italiens.

La main d’oeuvre « qui ne proteste pas » arrive ainsi comme une manne. Payés parfois vingt euros pour une journée de quinze heures de travail, logés dans de campements spartiates, contrôlés à vue par « les petits soldats » de la mafia, les migrants n’ont aucun moyen pour fuir, ni pour réclamer les aides des autorités, vu leur statut de clandestins.

En 2010, les autorités calabraises ont saisi deux cents terrains et une vingtaine d’entreprises agricoles coupables de pratiquer l’esclavage. La valeur des biens saisis atteignait à peu près dix millions d’euros. Suite à cette intervention, les conditions des travailleurs dans les champs s’étaient sensiblement améliorées avec l’arrivée de tentes confortables, des toilettes propres, de l’électricité et de quelques services fournis par la Région et par des associations caritatives.  Mais au fur au mesure que les nouveaux arrivés s’installaient, les installations se dégradèrent et aujourd’hui on en est au point du départ. Des milliers de travailleurs clandestins, souvent mineurs, sont entassés dans des tentes insalubres et se disputent des restes de nourriture.

Les toilettes? Des trous dans les champs: la dignité des travailleurs est le cadet des soucis des agriculteurs.

Dans un tel contexte, l’alcool fait des ravages et les émeutes sont courantes.

Actuellement, l’Italie accueille plus de 177 000 demandeurs d’asile. Le système d’accueil croule sous le nombre toujours plus important de débarquements. Les organisations criminelles, telle la ‘ndrangheta calabraise profitent largement du chaos pour s’enrichir.

Malheureusement, le phénomène des « esclaves agricoles » ne date pas de hier. Il s’est enraciné dans le sud de l’Italie bien avant le phénomène de l’immigration massive. Les victimes? Des italiens pauvres, et des femmes surtout.

Le phénomène a un nom précis, le « caporalato ».

Les « caporali » sont des petits chefs à la solde des grands propriétaires agricoles (latifondes) du sud du pays.

Ils appliquent les méthodes des kapô des camps de concentration allemands pendant la deuxième Guerre Mondiale en faisant régner leur loi au travers du chantage et de la terreur.

La Calabre, avec ses immenses vergers d’agrumes et les Pouilles avec ses interminables rangées de tomates qui murissent sous un soleil torride, sont les régions les plus frappées par ce phénomène. Si en Calabre c’est la ‘ndragnheta qui fait régner la terreur, dans les Pouilles on a à faire avec la Sacra Corona Unita, la mafia locale, enrichie au fil des années grâce surtout au « caporalato » et aux trafics en tous genres entre l’Italie et l’Albanie. Au mois d’octobre 2016, lorsque le Parlement approuvait enfin une loi pour contrer le phénomène et le travail non déclaré, plusieurs quotidiens italiens recueillaient les témoignages de nombreuses travailleuses-esclaves italiennes, cibles de la cruauté des « caporali ». Les situations étaient différentes les unes des autres, mais le dénominateur commun était l’extreme pauvreté et la conséquente vulnérabilité des victimes. Il y avait des jeunes mères célibataires sans revenu, des veuves et des divorcées (ce qui ouvre un énième débat sur la faible protection des femmes accordée par les lois du travail italiennes), des mères de famille qui avaient perdu leurs travail ou étaient étouffées par les dettes suite aux ravages de la crise économique sur les ménages les plus faibles. Certaines ont déclaré avoir été abusées sexuellement par leurs tyrans, d’autres avaient travaillé, enceintes, pendant vingt heures par jour. Elles se  lamentaient du fait que les payes étaient toujours plus basses que prévues: le « caporali » oubliait régulièrement de leur payer des journées entières de travail.

Les profils des esclaves italiennes sont différents, mais leur sort est commun et tragique. L’exploitation des travailleuses n’est pas que du ressort des mafias locales. Bien souvent, les « caporali » sont des agence de travail en interim, comme celle qui avait recruté Paola Clemente, une femme de 49 ans morte par épuisement dans un vignoble des Pouilles, il y a deux ans. Si les formes de recrutement se modernisent, la cruauté des exploitants reste moyenâgeuse.

Eva Morletto

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  1. Voir Benoit Hazard, l’aventure des migrants bisa dans les ghetto de l' »Or rouge » (Burkina Faso Italie), 2007, EHESS Paris.

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