Un ami a participé à un diner où, parmi les convives, il y avait deux célèbres élus locaux. « Tu as vu la situation à La Chapelle dans le XXème? »  Un des deux aurait dit, à l’autre. Sauf que non, cher élu, La Chapelle se trouve dans le XVIII, rien à voir. Je le sais parce que je suis italienne, parce que j’habite Paris depuis onze ans et parce que, comme toute étrangère enthousiaste de la Ville Lumière, j’ai voulu l’explorer de fonds en combles la capitale, j’ai appris sa carte par coeur, je connais aussi par coeur le réseau multicolore (sur le papier et dans la réalité) de ses lignes de métro. La Chapelle est sur la 2 et arrive après Barbes, cher élu. Pendant ces onze années passées en jouant à « Zazie dans le métro », en tant que parisienne adoptée et en tant que journaliste, je me suis aussi rendue compte que pour certaines élites, y compris l’élite politique, tout le nord  et tout l’est parisien correspondent un peu à l’expression latine « hics sunt leones », ou, pour ceux qui sont plus branchés télé plutôt que César,  à l’expression « Rendez-vous en terre inconnue ». Quelle joie, donc, quand certains événements, comme la pétition « Femme en voie de disparition », signée (à juste titre) par les habitantes de La Chapelle peut conforter les élus dans cette vision d’un quartier envahis par les barbares en tous genres!

Les élites ignorent ce qui se passe entre République et Montmartre et c’est bien dommage. Prenons La Chapelle par exemple: il y a là le théâtre de Peter Brook, l’original théâtre des Bouffes du Nord, formidable et à la programmation toujours intéressante. Il y a le 104, qui, au fil de ces dernières années, est devenu un repère pour les artistes contemporains du monde entier, toutes disciplines confondues, de la danse, à la musique en passant par la photographie. Il y a le très agréable marché de l’Olive, un spot archi-plaisant où déjeuner en terrasse.

Si on va vers Barbès on trouve la très belle Brasserie Barbès et, en face, le magnifique Luxor, un des cinémas les plus anciens au monde, temple du cinéma muet, entièrement restauré il y a quelques années. Les deux endroits ont redonné des blasons de noblesse à un carrefour dégradé par le trafic de drogues et d’objets de contrebande.

Et puis, effectivement il y a ce métro aérien et ses arcades, abri improvisé pour des centaines de migrants clandestins, régulièrement chassés par les forces de l’ordre. Les camps de fortune sont insalubres, les clandestins sont pratiquement tous des hommes, ils ont été transférés en grande partie dans des centres d’accueil disloqués sur tout le territoire national, mais de petits groupes sont restés, ils se mélangent aux petits trafiquants de cannabis et de cigarettes qui squattent les stations de métro et la situation se dégrade au fil des jours. Les femmes du quartier en font surtout les frais, observées avec insistance, apostrophées par des insultes sexistes, confrontées à des scènes  désagréables d’hommes qui soulagent leur vessie en pleine rue ou qui crachent par terre.

La Chapelle, Barbès, Belleville, Ménilmontant (où j’habite) sont des quartiers qui fourmillent d’idées, ils sont les plus cosmopolites de la capitale, les endroits branchés ouvrent comme des champignons, les artistes s’y installent, le « vivre ensemble » n’est pas un objectif, mais la réalité du quotidien, l’atmosphère est, en général, jeune, joyeuse, vibrante et j’invite tous ceux qui ne connaissent pas cette partie de la ville, y compris les élus qui seraient censés la connaitre (en tous cas mieux qu’une italienne en goguette), à la découvrir. Mais c’est vrai, c’est absurde de nier la réalité, ces quartiers ont des zones difficiles, des endroits où le deal est omniprésent, des coins laissés à l’abandon, sales, squattés par de bandes de petits voyous.

La Chapelle est la principale protagoniste depuis quelques jours de la presse parisienne. Les femmes du quartier ont décidé de réagir et ont invités les riverains à signer la pétition qui a comme intitulé: « Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris. » La pétition a recueilli environs 1500 signatures et la maire de Paris, Anne Hidalgo, a ainsi promis de renforcer le dispositif de sécurité dans la zone concernée. Mais voilà que de comités anti-racistes font leur apparition, en brandissant la banderole « non à la discrimination raciale ». Comme si refuser d’être traitée de salope dans la rue avait quelque chose à voir avec le racisme. Il se trouve que dans cet endroit précis, les harceleurs arrivent d’ailleurs. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’en a pas chez nous, mais cela veut juste dire qu’ils arrivent de pays où effectivement une culture très ancrée dans les traditions patriarcales voit de mauvaise oeil les moeurs plus libre des occidentales. Cela, mélangé à l’alcool et à une vie en bande rythmée par de petits trafics, constitue un très mauvais cocktail. On peut le dire, ou c’est raciste? C’était déjà arrivée à Cologne, et ailleurs. Et toujours cette peur d’être classifiées comme racistes si on ose dénoncer. Voilà donc la société civile qui se partage comme des tifosi. D’une coté les défenseurs des droits des femmes, de l’autre les défenseurs de droit des immigrés. Comme s’il fallait choisir, à détriment des uns ou des autres. Rappelez-vous, les tifosi c’est un phénomène italien, on ne tient pas à l’exporter. Tout ça parce que trop souvent on traite les immigrés comme des « bons sauvages » avec cette fausse bienveillance qu’avaient certaines théories anthropologues du XIX siècle, qui classifiaient certains étrangers comme « catégorie humaine autre ». Ils essayaient de les protéger, mais le fait même de les considérer différents, de vouloir justifier leurs actes « par rapport à leur culture » était d’un racisme pervers. Et ben, non, les migrants sont des gens exactement comme nous, il y a donc des bons et des méchants, des intelligents et des stupides, des bienveillants et des voyous. Ça semble extrêmement simple de dire ça, d’une banalité consternante, mais il faut bien le dire, puisqu’on ne semble pas encore avoir compris. Donc, j’ai le droit de me rebeller si on me traite de « salope » dans la rue, si je dois baisser les yeux quand je me promène, indépendamment de l’origine de qui m’adresse ces insultes et ces regards. Si un homme se comporte ainsi, c’est un connard, point, peu importe d’où qu’il vienne.

J’aurai aussi presque envie de rire lorsqu’on qualifie de racistes les habitants de La Chapelle qui ont signé la pétition, alors que la plupart d’entre eux, sont eux mêmes issus de l’immigration. La population de ce quartier est un vrai melting pot: français, arabes, indiens, sri-lankais, africains et tous les métissages possibles. Ils tiennent justement à leur quartier, ils assistent à ses mutations, les bonnes et les mauvaises, et ils réagissent en conséquence.

Je suis donc solidaire avec les signataires et je comprends aussi les craintes de ceux qui voient dans ce qui se passe un énième prétexte pour stigmatiser ce quartier, ou pour alimenter une politique d’intolérance. Oui, effectivement la visite de Pécresse à La Chapelle -je lui suspecte l’achat d’un « Tomtom » à seule fin de trouver ce quartier –  en soutien aux citoyens avait déjà la mauvaise odeur de  cette sauce fermentée à base d’instrumentalisation: le nuoc mam des politiques.

La Chapelle ce n’est pas une no-go zone, comme diraient les bons petits soldats de la propagande Fox News, mais il y a des problèmes, ils sont réels, et il faut les résoudre.

Dans toutes ces batailles sur la couleur de la peau et les couleurs politiques, on chevauche un arc-en ciel de bêtises et on finit par oublier les vraies victimes et les vrais agresseurs.

Ils sont d’ailleurs toujours là.

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