La possibilité d’une île: c’était le titre d’un livre de Houellebecq. Mais c’est aussi le rêve des milliers de migrants qui débarquent chaque jour à Lampedusa, avec leur lot de détermination et de souvenirs douloureux. Mères qui luttent pour l’avenir de leurs enfants, bourreaux qui se cachent parmi ceux qui fuient la misère, Lampedusa est l’endroit où le meilleur et le pire de l’humanité se croisent. 

Un jour, peut-être, on arrêtera de distinguer les hommes en cases pré-définies selon la couleur de leur peau, leurs origines, leurs religions, leur quantité d’argent dans les poches, leur beauté ou leur laideur. Un jour on comprendra peut-être que les vraies différences existent entre tolérants et intolérants, entre esprits creux et esprits brillants, entre ceux qui savent observer le monde et les âmes aveugles, entre les bienveillants et les malveillants, entre les égoïstes et les altruistes.

Un endroit dans le monde peut nous apprendre cela mieux que tout autre endroit.

Lampedusa est un caillou perdu dans la Méditerranée, grand comme un mouchoir pour essuyer les larmes de ceux qui se sont échoués ici après un exode dantesque. Mais grand aussi comme une île au trésor où ce dernier s’appelle espoir.

Lampedusa nous raconte chaque jour de nouvelles histoires, tragiques, cruelles, ou alors imbibées de cette magie d’une vie qui continue malgré tout. Récemment, deux histoires issues de cette île nous dévoilent encore une fois plusieurs facettes de ce monde des migrants qu’on observe, parfois avec compassion et parfois avec frayeur. Le vent du scirocco qui balaye cette île du sud nous chuchote deux odyssées, l’une sombre, l’autre pleine d’amour.

Il y a d’abord l’histoire touchante d’Oumouh, 4 ans, et de sa courageuse maman. Cette dernière, ivoirienne, a confié sa petite  fille à une autre femme de son village qui partait vers l’Europe, elle voulait empêcher que la petite subisse le rite barbare de l’excision. Oumoh est ainsi arrivée seule à Lampedusa il y a deux mois, et fut confiée à une structure d’accueil. Elle a pu parler à sa maman via Skype pour lui dire qu’elle était en Italie, saine et sauve. Entretemps, la mère aussi était partie mais une impasse bureaucratique la bloquait en Tunisie. Les autorités italiennes ont tout fait pour que la Côte d’Ivoire puisse consentir enfin à livrer les papiers d’identité à la jeune mère, folle d’inquiétude pour son enfant. Finalement, la maman de Oumoh a obtenu ses documents et mère et fille on pu se serrer à nouveau dans les bras cette semaine,  l’une contre l’autre, et recommencer une nouvelle vie en Europe.

L’odyssée d’Oumouh se conclue sur un happy end. Au même moment, des africains arrivés à Lampedusa ont reconnu parmi les occupants d’un bateau de migrants à peine débarqués, un de leurs bourreaux. Il s’agit d’un jeune homme de vingt ans originaire du Ghana et surnommé « Fanti », responsable d’actes de tortures et de violences sexuelles sur les migrants entassés dans les camps libyens gérés par la mafia des passeurs. Fanti est un sadique; il aurait obligé des jeunes garçons à appeler leurs familles pour que ces dernières entendent leurs cris lors des tortures infligées avec des décharges électriques et des coup en tous genres. Son but? Obtenir quelques milliers d’euros en plus de la somme déjà faramineuse payée par les migrants pour rejoindre l’Europe. Si la famille ne payait pas la rançon, Fanti et les siens s’occupaient d’éliminer leurs otages.

Ses méthodes? Des jeunes filles mineures furent violées par des groupes de bourreaux, des hommes brulés avec de seaux d’eau bouillante, des électrodes attachées aux langues des victimes pour qu’ils souffrent les pires douleurs. Dans les maisons de l’horreur éparpillées dans le désert libyen où les trafiquants d’êtres humains règnent en maitres incontestés, Fanti était un des chefs les plus cruels.

Des garçons nigériens qui avaient subi ses tortures et qui en portent toujours les signes, l’ont reconnu à Lampedusa. Le ghanéen a évité le lynchage de justesse. Il est aujourd’hui dans les mains de la police italienne. Il y a eu un cas similaire à Milan. En janvier, deux jeunes filles ont reconnu, près d’un centre d’accueil, Osman Matammud, un des chefs des trafiquants du camp de réfugiés Bani Walid en Libye. Matammud est responsable d’avoir violé, torturé sauvagement et battu à mort des dizaines de migrants passés par son camp.

Les passeurs les plus violents se mêlent donc aux réfugiés et arrivent en Europe, avec leur lot de dangerosité. On le sait depuis un bon moment, le flux croissant de migrants économiques est du en grande partie à la puissance grandissante de la mafia du trafic humain. Un vrai fléau installé surtout en Libye depuis que le désordre le plus total s’est emparé du pays avec la chute de Khadafi, l’arrivée de Daesh et de la guerre civile entre gouvernements rivaux. Le pays est ainsi devenu le fief de cette nouvelle et puissante famille criminelle qui a pu tisser son réseau dans toute l’Afrique et qui compte désormais sur des revenus faramineux.

Lampedusa est ainsi une porte ouverte au milieu de la mer. La clé de sa serrure a été jetée il y a longtemps dans les flots ainsi que les espoirs effacés des milliers des noyés. Lampedusa reste ouverte. Mais il y a ceux qui franchissent cette porte sur la pointe des pieds, comme la petite Oumouh et sa maman, armées juste de l’envie de vivre. Puis il y a les Matammud et les Fanti, qui enfoncent cette entrée avec leur belier de violence. On ne peut pas refermer cette porte, on ne peut plus chercher cette clé rouillée dans la mer. Il faut juste qu’on apprenne à faire les vraies différences et à effacer les cases de nos têtes.

Eva Morletto

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