C’est Mardi Gras, l’Italie fête le carnaval. A 50 kilomètres de Turin, une étonnante tradition se perpetue chaque année, en déchaînant l’enthousiasme du public: la bataille des oranges d’Ivrea. 

Il faut remonter loin dans le temps, dans cette Italie gouvernée par des micro-états où des nobles affligés par la goutte et par un excès d’égocentrisme faisaient la loi et semaient la terreur parmi le peuple. Il faut remonter au temps des tyrans et des paysans oppressés, de l’odieux ius primae noctis qui permettait au souverain de jouir de la chère des jeunes épouses, la nuit de leur mariage. De cette Italie fragmentée en toutes petites nations on a eu en héritage ce merveilleux pays où tous les dix kilomètres on est époustouflé par un changement de paysage, d’architecture, de traditions et de cuisine. L’Italie est une sorte de Shéhérazade qui se raconte mille et une fois, à chaque virage, au-delà de chaque montagne, dans chaque ville. Mais les jeunes épouses du Moyen-Âge n’avaient rien à faire de cet héritage, lorsque, à la veille de leurs noces, elles devaient envisager une nuit d’horreur avec le Seigneur. A Ivrea, au sein des vallées piémontaises, une jeune meunière a eu le courage de se rebeller face au tyran, et tout le peuple s ‘est soulevé avec elle. Cet épisode historique teinté de légende a donné ses origines à un des carnavals les plus étranges, les plus extravagants, le plus étonnants de toute la Botte: la bataille des oranges.

Ivrea est une jolie ville, connue surtout pour avoir été le siège de l’Olivetti. Un hôtel des années soixante à la lisière d’un parc du centre ville témoigne de cette époque prospère: il a été construit en forme de machine à écrire. Pendant trois jours au mois de février, du dimanche au Mardi gras, la ville perd totalement sa nature bourgeoise et polie pour devenir un véritable -et parfois même sanglant- champ de bataille. Le peuple est représenté par les combattants à pied, chacun préside une place de la ville, ils portent des costumes différents selon le quartier. Sur les chars trainés par des chevaux effrayés, il y a les nobles, avec leurs inquiétants heaumes qui protègent leur visages des coups violents. Les armes de cette bataille viennent de Sicile: des tonnes et des tonnes d’oranges, lancées par milliers au cours de ces trois jours de folie. Chaque année, Ivrea compte ses blessés: souvent des centaines. Les bâtiments du centre ville sont protégés par d’immenses filets, les touristes font ce qu’ils peuvent pour atteindre un abri: soit derrière les filets, soit en se réfugiant derrière les piles des caisses d’orange, soit en glissant au pas de course dans les porches entre-ouverts. Théoriquement, leurs bonnets rouges de meuniers devraient les épargner d’être pris pour cible. Très théoriquement. Le spectacle est absolument saisissant, les gens d’Ivrea se préparent tout le long de l’année et les rivalités entre quartiers sont bien ancrées dans les esprits. L’équipe qui aura le mieux défendu son quartier sera vainqueur du carnaval. A la fin du Mardi Gras, on ne compte pas les accolades entre jeunes marqués d’un oeil au beurre noir, d’une pommette gonflé, d’une lèvre en sang. Même pas mal. Ils affichent leur blessures avec fierté, comme on peut le faire, lorsque la guerre n’est que de façade.

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