Mafia et amiante, ce qui inquiètent vraiment les NO TAV.

Les écologistes français sont tous sur le front de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’est là qu’ils se battent, organisent des manifestations, campent pour exprimer leur opposition à un projet dont ils jugent le coût nettement supérieur aux bénéfices.

De l’autre côté de l’hexagone , la construction de la ligne ferroviaire à haute vitesse Lyon-Turin ne semble pas trop tracasser les écologistes et militants en tous genres, tandis qu’en Italie, depuis bientôt quinze ans, sur ces montagnes et leur magnifique paysage alpin, la lutte ne fait que s’amplifier.

Les NO TAV représentent le mouvement citoyen qui s’évertue à s’opposer à l’œuvre pharaonique voulue par le gouvernement Berlusconi en 2001 dans la série de ses fameuses «grandes œuvres» programmées par le tycoon en quête de grandeur.

Parmi celles-ci figure le Mose, digue gigantesque conçue pour protéger la lagune de Venise de la célèbre « acqua alta », qui se révèle être un monument en béton qui assassinera toute vie animale sur et sous la lagune.  Heureusement il s’agit d’un sujet dont on débat âprement avant même de poser la première pierre.

On y trouve aussi le Pont de Messina, jamais réalisé, mais de nouveau mis à l’ordre du jour par M. Renzi il y a quelques semaines. Il s’agit là d’un pont sur le détroit de Messine, contesté même par les régions concernées, Sicile et Calabre, qui priaient le « cavaliere » de s’occuper avant tout du réseau routier du sud qui date par endroit de l’époque des Bourbons. Mais S. Berlusconi voulait passer à la postérité, et ce n’est pas en bouchant les trous d’une nationale qu’on devient une légende !

Donc, oui, ce Pont nous ne l’avons toujours pas mais, entre lancement de projet, interruptions, marche arrière et re-lancements successifs, il a déjà coûté à l’Italie le budget alloué à celui-ci.

Et puis la TAV, ce « Train Perce-Neige » qui aurait dû nous propulser vers le futur, conçu comme une pièce maîtresse du « couloir 5 », cette ligne de chemin de fer en l’honneur de l’Europe qui aurait dû relier Lisbonne à Kiev… Et bien… On se contentera d’un Lyon-Turin. La seule chose qui nous rapproche du potentiel chemin de fer entre le Portugal et l’Ukraine, c’est…le prix que va nous coûter ce projet !

Mais pourquoi les Français ne s’intéressent pas au phénomène NO TAV, à part quelques lignes de-ci de-là dans la presse nationale, aux tons tristement neutres ?

C’est simple, en France, les Italiens ont réussi à faire passer le mouvement No TAV pour une agitation hystérique de la part de quelques « nimby » (not in my backyard), montagnards têtus, à l’instar de l’écrivain Erri De Luca. Ce dernier fut accusé de terrorisme (oui, terrorisme, un type qui a écrit « Le poids du papillon » est sans doute quelqu’un de féroce et de dangereux), pour le simple fait d’avoir soutenu le mouvement, ce qui résume toute l’aigreur et la fermeté dont les autorités italiennes sont capables envers des citoyens qui essaient de faire valoir leurs droits, en net contraste avec la souplesse adoptée envers les fraudeurs et mafieux en tous genres… Il suffit peut-être de rappeler que pendant la seule journée du 3 juillet 2011, suite à une énième manifestation NO TAV, la police a utilisé près de 5000 grenades lacrymogènes, en les lançant sur la foule, y compris sur des personnes âgées et des enfants dont un de treize ans. Il s’agissait du gaz Cs, formellement interdit par la Convention sur les armes chimiques signée à Paris en 1993, mais en dotation de la police italienne pour contrôler les émeutes populaires.

« Nimby » donc, les pauvres habitants de la vallée de Susa, mais ne s’agit-il que de cela ? Les habitants de la vallée ont alors été des Nimby sacrément patients. Depuis les années 80, la vallée est en chantier. D’abord, ils ont assisté au doublement de la vieille ligne de chemin de fer (pour un trafic de marchandises, qui lui, n’a jamais doublé), puis il y a eu les travaux pour la construction de l’autoroute, creusée dans le lit de la rivière Dora (qui ont eu pour conséquence des inondations tragiques pendant l’année 2000), puis ce fut l’arrivée de la centrale électrique de Venaus.

Enfin, comme il se doit suite à ces concentrations de chantiers et d’appels d’offre pharaoniques, ce fut au tour de la mafia calabraise d’arriver dans ces bucoliques vallées alpines. Toute l’administration communale de la mairie de Bardonecchia, célèbre station de ski, a été dissoute pour infiltrations mafieuses en 1995. C’était la première fois qu’au Nord de l’Italie arrivait une telle affaire.

Quand ce n’est pas la mafia qui se trouve mêlée à de gros chantiers, il est arrivé que ce soit un ministre, considérant que le TAV était potentiellement une occasion inespérée de se constituer une retraite dorée. Pietro Lunardi a été Ministre des Transports de 2001 à 2006. Il était en même temps à la tête d’une entreprise de construction, la Rocksoil. Qui a gagné l’appel d’offres pour une partie des travaux de la TAV ? Vous devinez ? Et oui, il s’agissait bien de la Rocksoil ! L’évident conflit d’intérêts rapporté à l’époque par certains médias dont Il Diario, avec les excellents articles de Gianni Barbacetto, n’a pas refroidi les ardeurs du ministre que l’on retrouvera d’ailleurs en 2010 mêlé à une enquête, dans une nouvelle affaire de corruption au sein des appels d’offres du G8…

Dès que l’on parle d’appels d’offres, la mafia n’est jamais loin en Italie.

En 2011, une enquête locale sur la mafia calabraise installée dans certaines mairies du Piedmont (en Canavese plus précisément), révèle des liens entre la mafia et des sociétés qui travaillent pour la TAV. En particulier dans la commune de Cuorgné, où pendant les années 70-80 avaient été envoyés plusieurs mafieux siciliens et calabrais pour les éloigner de leur zone d’influence. A Bardonecchia, dans la vallée de Susa, le « roi » était Rocco Lo Presti, parrain calabrais à qui les élus locaux allaient demander faveurs et appuis lors des élections.

En 2014, une enquête de L’Espresso révèle de nouveau des liens entre n’drangheta et appels d’offres: Giovanni Toro, chef mafieux très connu, entre dans l’opération grâce à Ferdinando Lazzaro, qui avait obtenu l’appel d’offres pour gérer les travaux de préparation de la ligne Lyon-Turin (le fameux tunnel-base qui a mobilisé la population pendant des années). La société de Lazzaro s’appelle Italcoge. Elle gagna l’appel d’offre puis elle fit faillite. Mais Lazzaro et Toro continuèrent à s’occuper de la construction via une nouvelle société : Italcostruzioni. Le nom a changé pour écarter les suspicions de corruption, mais l’équipe est restée la même…

Entre-temps, le devis déjà pharaonique du Lyon-Turin a encore grimpé : plus de 20 milliards d’euros. En 2005 on en avait prévu 15.

Marco Ponti, professeur d’économie à l’école Polytechnique de Milan nous aiguille dans les pages du quotidien Repubblica : il existe une loi assez peu connue en Italie qui stipule que lorsque une œuvre/infrastructure est entièrement financée par l’Etat, aucune analyse économique ou financière n’est requise. Traduction pour les profanes : on peut tranquillement jeter l’argent par la fenêtre. « A l’heure actuelle » poursuit Ponti, « il y a une trentaine denmilliards d’euros de projets qui risquent de ne pas être évalués sérieusement. » Parmi ces projets figure la TAV.  Une œuvre/infrastructure sur-dimensionnée qui ne procurerait que peu d’avantages, le trafic de marchandises et de passagers entre la France et l’Italie étant stable depuis des années, sans donc réelle nécessité d’optimiser ce transport.

Et puis il y a la pollution, ce qui met en alerte de nombreux écologistes italiens. Les montagnes où l’on creuse les tunnels sont remplis d’amiante. Les gravats que l’on va extraire de la montagne correspondent à quinze millions de mètres cubes de volume. Où va-t-on les stocker ? En 2014, la LTF (société Lyon Turin Ferroviaire) proposait de mettre ces gravats contenant de l’amiante dans des « maxi-bag » stockés dans des containers pour les envoyer en Allemagne. On parle de millions de mètres cubes de gravats. Quels sont les coûts pour les envoyer en Allemagne ? Et qu’en est-il du danger pour la santé ?  En 2005, l’oncologue Edoardo Gays de l’hôpital San Luigi d’Orbassano (Turin) dénonçait la possibilité très concrète de risques pour la population. A cette même époque, cent médecins de la vallée de Susa avaient signé une pétition pour mettre en garde les autorités sur les risques qu’aurait comporté le fait de creuser la montagne. D’ailleurs, en 2010, le parcours a été dévié pour éviter de creuser le Mont Musiné, les autorités ayant admis que la quantité d’amiante était tellement importante que cela aurait constitué un danger significatif. Mais là où le parcours se trouve aujourd’hui, à quelques centaines de mètres de l’ancien, les montagnes ont exactement la même composition géologique et les mêmes composants minéraux. Le danger lié à l’amiante reste donc bel et bien présent.

Maintenant que le centre-gauche est au pouvoir et que ceux qui protestait contre la TAV sont devenus les bénéficiaires des sommes destinées au projet, la pétition des médecins a disparu comme par magie. Les voix discordantes sont tenues soigneusement à l’écart.

La TAV se fera, qu’on le veuille, ou pas. On va procéder à haute vitesse. En s’éloignant de la démocratie.

Eva Morletto

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