Un reportage exceptionnel de Domenico Quirico, grand reporter et envoyé du quotidien La Stampa au Moyen Orient, révèle le sinistre marché d’art clandestin qui lie la mafia italienne à l’Etat Islamique. 

« A Vietri sul mare commence l’autoroute Naples-Reggio Calabria. Le rendez-vous avec l’émissaire calabrais est ici, dans le hall de l’hotel Lloyd. Je suis là en faisant semblant d’être un acheteur d’oeuvres d’art arrivées au port de Gioia Tauro (Calabre) par la ville libyenne de Syrte, contrôlée par l’Etat Islamique.

Les islamistes échangent les oeuvres d’art pillées en Libye et au Moyen Orient contre des armes (Kalashnikov et Rpg anti-char). Ces arsenaux arrivent de Moldavie et d’Ukraine, grâce à la mafia russe. Les intermédiaires font partie de la ‘ndrangheta calabraise et de la camorra de Campanie. Le transport est assuré à son tour par la mafia chinoise, grâce à leurs innombrables navires et containers. (…) Nous nous éloignons vers un endroit moins fréquenté, on ne voit plus la mer, nous arrivons devant une étrange construction flambant neuve, totalement isolée, à la fin du chemin goudronné. Il s’agit d’une boucherie. Un odeur nauséabonde de sang envahit nos narines (…) Du coffre de la voiture de l’intermédiaire, sort mon achat potentiel. La tête d’empereur romain me fixe, déposée sur le métal de la table de boucher, avec son regard éternel de marbre et ses cheveux merveilleusement sculptés au burin. On peut voir au niveau du cou, le crochet de bronze qui le liait au reste de la statue…j’ai la désagréable sensation qu’il vient d’être décapité. (…)

Le trafiquant m’explique que l’oeuvre vient de Leptis Magna. Cette ancienne ville romaine est, avec Cirène et Sabrât, une des villes pillée par l’Etat Islamique, c’est de là-bas qui viennent tous ces trésors vendus clandestinement. Ces lieux sont contrôlés, ou ont été contrôlés dans le passé, par le Califat mais aussi par les islamistes « modérés «  de Misurata, ceux liés aux Frères Musulmans auxquels nous leur reconnaissons un « rôle d’alliés » dans la lutte contre les méchants de l’EI.

C’est le moment de parler d’argent. On négocie. La tête de l’empereur coute 60.000 euros.  (…)

‘Ndragnheta et l’EI ont scellé une alliance sur le marché de l’art clandestin. Il n’y pas longtemps, les acheteurs étaient américains, des collectionneurs privés ou mêmes des musées. Lorsqu’ils se sont aperçus que l’argent finissait au Califat, les américains ont arrêté le trafic. Maintenant les clients sont russes, chinois, japonais, ou arabes du Golfe.

Je fais semblant d’être insatisfait, je dis que je n’ai aucun problème d’argent. Le trafiquant me montre donc des photos: une tète gigantesque de divinité grecque. « Elle vient de Libye et vaut un million d’euros (…) « J’étais en train de traiter avec une personne envoyé par un célèbre acteur américain, mais on n’a pas trouvé un accord. Cette tête doit aller dans un musée ou alors elle part en Russie ». (…)

Je demande quelques jours pour réfléchir et je m’en vais. Je rencontre ensuite deux consultants internationaux en matière de sécurité, Shawn Winter, militaire appartenant aux Forces américaines  et l’italien Mario Scaramella. Ils me suggèrent une piste invraisemblable. Le trafic des oeuvres serait orchestré par les services secrets russes, l’ancien KGB. Les preuves? Des liens dans l’organigramme du crime entre Russie et l’EI tels que les tchétchènes et les ouzbeks entraînés dans des camps militaires russes, puis devenus chefs djihadistes. Mais aussi la présence parmi les fondateurs de l’Etat islamique d’officiers de l’armée de Saddam Hussein entraînés par les Soviétiques. L’Isis tout seul n’aurait pas la force de réduire  et d’utiliser des organisations criminelles telle que la puissante ‘ndrangheta calabraise comme de simples intermédiaires, ni de monter un tel système de trafic international capable d’échapper aux contrôles, ni de pénétrer dans le marché clandestin des oeuvres d’art, un marché très fermé qui a ses codes très particuliers et ses règles très strictes. Seule une superpuissance peut gérer un tel trafic, et non pas un simple groupe terroriste.

Les deux consultants me montrent un document jusque là inédit: la retranscription de l’interrogatoire, réalisé en 2005, du colonel du KGB Alexander Litvinenko. L’officier expliqua à Mario Scaramella que le KGB alimentait un musée secret à Moscou, à coté du Boradinskaya Panorama, où étaient réunies toutes les oeuvres pillées au Moyen Orient et payées avec des arsenaux destinés aux Palestiniens. Bien évidemment ce musée ne pouvait pas organiser de visites ou d’expositions car les oeuvres auraient pu être reconnues par leurs propriétaires. Les visites étaient donc réservées à la « nomenlklatura » soviétique. De temps en temps un chef d’oeuvre était prélevé pour en faire cadeau à la femme de quelques dirigeants….

Extraits de l’article « Arte antica in cambio di armi, affari d’oro in Italia per l’asse fra Isis e ‘ndrangheta » écrit le 16 octobre 2016 par Domenico Quirico, grand reporter du quotidien turinois La Stampa. Traduction: Eva Morletto

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