Un ministre mis en examen, un site de l’Unesco menacé, un projet controversé, la pression des lobbies. 

Il était une fois une ministre amoureuse, une belle région du sud de l’Italie où le sol est gorgé de pétrole, et le géant français TOTAL.

L’histoire qu’on va vous raconter commence en 2014. Le décret Sblocca Italia (Débloque Italie) créé par le gouvernement Renzi cette année-là a rendu plus facile, entre autres choses, la construction de plateformes pétrolières qu’il définit comme « infrastructure stratégique pour l’intérêt national » . Un amendement à l’intérieur de ce fameux décret, élaboré par le Parti Démocrate (PD) pour sortir l’Italie de la crise, et signé pendant une orageuse nuit d’octobre de la même année, définit comme « stratégiques », aussi, toutes les activités connectées à la filière pétrolière: gazoduc, ports, sites de stockage. Cet amendement a été présenté pendant cette fameuse nuit du 16 octobre 2014 au Parlement, par  Madame Federica Guidi, Ministre du Développement Economique. C’est donc plutôt naturel que des multinationales de la filière pétrolière se soient ensuite intéressées à le péninsule. TOTAL notamment, a porté ses yeux sur les gisements de la  Basilicata,  une région agricole dont une partie a le statut de parc naturel (Parco Nazionale del Pollino et Parco regionale di Gallipoli). C’est qui est moins naturel et moins logique, a été le déroulement de l’affaire.

Au débout de l’année 2016, ce fameux amendement a eu un premier effet concret: un scandale qui a affecté le gouvernement avec comme protagoniste Madame Guidi. Elle a été accusée de trafic d’influence  pour avoir ouvert la voie à un projet d’exploitation pétrolière au coeur de la Basilicata, dont le but était selon les accusations qui ont suivi, de favoriser les business de son compagnon de l’époque, Gianluca Gemelli, manager à la tête de la société Industrial Tecnical Service de Syracuse, spécialisée dans le traitement des produits pétroliers.  Le projet en question, défendu par TOTAL, porte le nom de Tempa Rossa et il existe toujours aujourd’hui, avec 6 puits déjà forés sur les huit prévus . Pour Madame Guidi ce projet laisser miroiter des affaires juteuses pour son compagnon Gemelli; ce dernier espérait en effet remporter plusieurs appels d’offre. « Ne t’inquiète pas, on va le faire passer cet amendement cette fois… » aurait dit la Ministre Guidi dans un appel téléphonique ayant fait l’objet d’une écoute le 5 novembre 2014. Gianluca Gemelli aurait ensuite appelé à son tour un dirigeant de Total pour le rassurer sur la faisabilité du projet envisagé.

Au début de l’année 2016, l’affaire a éclaté et La Ministre n’a pu rien faire d’autre que de présenter sa démission suite à la publication des écoutes.

Il faut savoir qu’aujourd’hui, la même Federica Guidi, forte de son incorruptibilité, siège à la Commission Trilatérale fondée par Rockefeller et Kissinger. Cette organisation privée compte quelques centaines de membres  parmi les plus influents hommes d’affaires du monde entier et  a donné à l’Italie -après vingt ans de Berlusconi -le Président du Conseil Italien Mario Monti. Il s’agit de cette même organisation que Noam Chomsky dénonce, dans son ouvrage « Myth and reality  ». Il parle d’« un vent libéral soufflé par les élites de l’état capitaliste ». Mais ne nous dispersons pas et retournons à notre projet pétrolier.

Le projet Tempa Rossa prévoit entre autres le développement du port industriel de Taranto, ville déjà durement touchée par le scandale Ilva. Cette dernière (on aime les divagations) est une société sidérurgique qui a rejeté des substances chimiques nocives durant son processus de production, notamment du mercure et de la dioxine. Elle a été tenue pour responsable de la mort de dizaines d’ouvriers suite aux développements de cancers. Greenpeace a calculé que le développement du port de Taranto et des activités annexes liées au raffinement de brut, engendrerait une hausse effrayante des niveaux de pollution et de gaz toxiques: dix tonnes d’émissions en plus par rapport aux 85 tonnes déjà émises actuellement. Les écologistes sont sur le qui-vive, même en ce qui concerne les endroits choisis pour les forages, à deux pas du magnifique parc du Pollino. Il s’agit d’un parc protégé par l’Unesco, du parc naturel le plus vaste d’Italie, d’une réserve où vit le loup des Apennins et de nombreux mammifères protégés. Total se défend à son tour en affirmant que les activités dans le port se limiteront au stockage. 90 navires pétroliers partiraient tout de même chaque année pour livrer le pétrole brut au raffineries Total à l’étranger. Pas une goute de pétrole ne resterait en Italie pour compenser le bilan énergétique. On parle d’une production de 2,7 millions de tonnes de pétrole par an, avec des couts environnementaux conséquents. Les autorités locales, la police et les institutions publiques, craignent aussi que les nouveaux investissement attirent ici la mafia calabraise, la ‘ndrangheta, déjà très presente à Taranto, où elle a tissé des alliances importantes avec la mafia des Pouilles, la Sacra Corona Unita, cette dernière étant normalement plus intéressée par les trafics de stupéfiants que par l’industrie. Pour l’instant.

T0TAL avance deux arguments à son avantage: 300 embauches de travailleurs locaux et des royalties pour le territoire assez importantes. Petit problème: il est vrai que la multinationale va embaucher 300 ouvriers, mais il est  vrai aussi que les réquisitions de terrains ont mis deux cents familles d’agriculteurs sur le carreau. Concernant les royalties, les montants demandés par l’Italie sont très bas. Le journaliste Thomas Mackinson sur le journal « Il Fatto Quotidiano » a reporté qu’il s’agirait à peu près de 68 millions de dollars par an, contre les 1,5-2 milliards de dollars par an que pourraient gagner Total et Shell par l’exploitation du pétrole.

Entre-temps, le 17 avril 2016, il y a eu un referendum populaire qui demandait aux Italiens s’ils voulaient la poursuite des activités d’extraction sur le territoire. La grande majorité a voté contre les forages, mais le referendum a été annulé pour non atteinte du quorum nécessaire pour le valider. Le Premier Ministre Renzi, qui était déjà au départ contre le referendum, l’a défini comme « un gaspillage » et a attaqué les gouverneurs de région, notamment celui des Pouilles, pour avoir, en quelque sorte, incité les italiens à se rebeller contre les lois des multinationales.

TOTAL, de son côté, a officialisé le projet Temps Rossa. Il démarrera l’extraction du brut en 2017 et arrivera à plein regime d’extraction à la fin de cette même année. Affaire à suivre.

Reste encore à enquêter sur les pressions reçues par le gouvernement Renzi du lobby pétrolier.

On peut ainsi évoquer, notamment, les autorités azerbaïdjanaises qui sont directement intéressées par le développement des activités d’extractions dans cette région de Basilicata, qui se révèle être un point stratégique sur la trajectoire du pipeline Trans Adriatico…

N’oublions pas que la Goldman and Sachs a défini le projet Tempa Rossa comme « un de 128 projets parmi les  plus importants au monde, capables de changer le scénario mondial de l’energie extractive ».

Les citoyens d’une région agricole et pauvre comme la Basilicata et les habitants d’une ville meurtrie par la pollution comme Taranto, trouveront donc des adversaires de taille pour mener leur combat.

Eva Morletto

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